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jeudi, 11 janvier 2018 06:00

chronique des 2Rives : Mahmoud Darwich, l’Oiseau de Galilée

Écrit par Abdelmadjid KAOUAH
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Aujourd’hui, à l’heure du naufrage des accords d’Oslo, des reniements et des mystifications, la parole de Mahmoud Darwich manque. Ses poèmes avaient la force des « mots-tocsins » (Maïakovski). Et sa parole transformait en victoires morales les états de siège.

De son vivant, il avait récusé les ors et les maroquins ministériels pour mener une vie de citoyen auprès des siens à Ramallah, surtout durant le siège imposé par Israël en 2002. Des accords d’Oslo, il avait pris ses distances très tôt. Comme son ami, Edward Saïd.

Il y a dix ans, le cœur de Mahmoud Darwich s’est arrêté de battre, un samedi 9 août 2008 à 18h35’ GMT, à Houston au Texas... Au Texas, comme une métaphore ultime d’un exil quasi-perpétuel, à des milliers de kilomètres de sa Galilée natale. Et comme un clin d’œil à un poème de jeunesse et l’homme Peau-rouge qu’il a hautement célébré. Dans la masse des réactions, des émotions et des admirations, nous avions relevé ces lignes à la fois simples et expressives d’un Marocain anonyme sur la relation emblématique avec Darwich : « A 17 ans, j’ai connu Darwich et j’ai découvert l’amour. A 24 ans, je redécouvre Darwich… l’engagement et la révolution avec. A 42 ans, Darwich n’est plus. Je découvre la nostalgie ! » La « puissance de feu » de son lyrisme a fait vibrer, rêver et mouvoir au moins deux générations. Son verbe a transformé en victoires morales les guerres et sièges tragiques auxquels le peuple palestinien et ses soutiens, en particulier les progressistes libanais, lors du siège de Beyrouth. Mais justement, ce qui fait la force et la valeur de sa poésie, c’est qu’elle est loin d’être une simple et interminable chronique du malheur du peuple palestinien. Il en était conscient et mettait en garde ses lecteurs, voire ses adulateurs. « Certains Palestiniens qui vivent dans des conditions difficiles demandent au poète d’être le chroniqueur des événements tragiques qui se déroulent tous les jours en Palestine. Mais la langue poétique ne peut pas être celle d’un journal ou de la télévision, elle doit même rester en marge pour observer le monde, le filtrer à travers un détail ». Mahmoud Darwich appartenait à une longue tradition de la parole poétique, voire prophétique.


Les pierres et les mots
Le face-à-face avec son oppresseur de ce fils d’une terre des prophéties avait aiguisé ses vers et approfondi sa charge métaphorique. En voici un exemple édifiant. Lorsqu’éclata la première Intifada, Mahmoud Darwich écrivit le poème « Passant parmi les paroles passagères », dont l’extrait suivant :
« Vous qui passez parmi les paroles passagères
Vous fournissez l’épée, nous fournissons le sang
Vous fournissez l’acier et le feu, nous fournissons la chair
Vous fournissez un autre char, nous fournissons les pierres
Vous fournissez la bombe lacrymogène, nous fournissons la pluie
Mais le ciel et l’air sont les mêmes pour vous et pour nous
Alors prenez votre lot de notre sang et partez
Allez dîner, festoyer et danser, puis partez
A nous de garder les roses des martyrs
A nous de vivre comme nous le voulons »
Ce poème, qui dit qu’il est temps que la colonisation s’arrête, provoqua une vague de réactions hystériques. Après le déclenchement de la « Révolution des pierres » dans les territoires occupés, le Premier ministre d’Israël en personne, à l’époque, Ytzhak Shamir, monta à la tribune de la Knesset pour dénoncer le poème de Mahmoud Darwich… Un cas inédit dans l’histoire parlementaire. Mahmoud Darwich fut aussi interviewé à ce propos par un journaliste israélien. Il en relate dans une lettre à un autre poète palestinien - lui aussi précocement disparu Samih El Kassim, son « jumeau » - le contenu.
Ce passage édifiant montre que le journaliste n’en avait connaissance que par ouï-dire: « … Nous avez-vous dit : « Sortez de notre mer » ? Mais il n’y a pas de mer en terre occupée. » Réplique du poète : « – Ne connaissez-vous pas la carte de la terre que vous occupez ? Ghaza est sur la mer ». L’intégralité de l’entretien est encore plus éloquente de la myopie politique. Mais il y a aussi les consciences lucides. Tel l’écrivain israélien, A. B. Yehoshua, qui considère Darwich- connu en 1960 et rencontré à nouveau à Haïfa en 2007 - comme « un adversaire sur le plan politique et un ami car il était aussi un voisin », lui a rendu hommage et a trouvé une bonne chose que d’apprendre la poésie de l’auteur de « Rita » et de « Inscris, je suis arabe ! » dans les écoles israéliennes…


Le jour d’après
Il faut se rappeler que l’homme ne fut pas seulement un poète, il était à sa manière un tribun politique autrement plus efficace que les pâles discours et ronronnements qui ont fini par lasser la rue arabe. Darwich qui avait rang de ministre de la culture de l’OLP n’avait pas cautionné les accords d’Oslo, tout en exprimant garder sa confiance en Arafat. Son ami, Edward Saïd, l’auteur de l’emblématique essai sur l’orientalisme arabe, membre du Parlement palestinien en exil, fut plus acerbe. Il démissionna de son poste de parlementaire et publia un virulent texte intitulé : « Oslo : le jour d’après ». D’entrée, il écrivait : « A présent que l’euphorie s’est un peu évaporée, nous pouvons réexaminer l’accord Israël-OLP avec tout le bon sens nécessaire. Il ressort de cet examen que l’accord est plus imparfait, et pour la plupart des Palestiniens, plus déséquilibré que ce que beaucoup supposaient au départ. Les vulgarités du défilé de mode de la cérémonie à la Maison-Blanche, le spectacle dégradant de Yasser Arafat remerciant tout le monde pour la privation de la plupart des droits de son peuple, et la stupide apparition de Bill Clinton en empereur romain du XXe siècle pilotant ses deux rois vassaux à travers les rituels de la réconciliation et de l’obéissance : tout cela n’a obnubilé que temporairement les proportions vraiment incroyables de la capitulation palestinienne. »


L’heure des duperies
Rétrospectivement, près d’un quart de siècle après, l’histoire lui a donné, en quelque sorte, raison au vu des résultats affligeants du processus politique. Vingt ans plus tard, affirme l’association France Palestine Solidarité : « Les Palestiniens ont certes célébré l’adhésion de l’Etat de Palestine aux Nations unies, mais en tant que simple Etat observateur, non membre. Et la Palestine vit toujours sous occupation ; la colonisation israélienne s’y intensifie en toute arrogance et en toute impunité ; une ceinture de colonies sépare Jérusalem de son arrière-pays palestinien morcelé ; un réseau de murs annexe de facto à Israël une partie substantielle de la Cisjordanie, de ses terres, de ses ressources en eau en dépit des condamnations, jamais contraignantes, des Nations unies ; le contrôle israélien du territoire palestinien et des mouvements de population enclave les villes et villages, asphyxie toute vie économique et entrave toute vie sociale ou culturelle palestinienne ; la bande de Ghaza survit sous blocus ; les bombardements et les morts parmi la population civile se succèdent ; les réfugiés palestiniens le demeurent, génération après génération. La détention de plusieurs milliers de prisonniers politiques se poursuit dans les geôles israéliennes, otages d’une négociation à durée indéterminée… »
Et cerise sur le gâteau israélien, offert par le nouveau « génie » suprême des Etats-Unis : Jérusalem-El Qods, contre toute les résolutions de l’ONU, devient la capitale d’Israël. A titre de lot de consolation dans les conciliabules auxquels auraient pris part même des pays arabes bien intentionnés, pour les Palestiniens on destinerait une bourgade, non loin d’El Qods, Abou Diss, comme capitale pour prix de leur patience…


Métaphore incarnée
Et pour revenir à Mahmoud Darwich, Job n’est-il pas Palestinien ? Ou plutôt Joseph ? Youssef, celui que le poète évoque ainsi : Ai-je porté préjudice à quiconque, lorsque j’ai dit : j’ai vu onze astres et le soleil et la lune, et je les ai vus, devant, moi, prosternés » ? L’ombre du Nazaréen et sa crucifixion parcourt son œuvre, ici et là, dès son recueil « Les oiseaux meurent en Galilée ». Mais en quoi un tel langage qui convoque le soleil et la lune, les figures messianiques, peut-il être perméable aux enceintes politiques ? Lui ne craignait pas de confesser : « Je n’arrive pas à faire dirigeant le jour et poète la nuit. » Métaphore des temps présents : De l’exil, de l’abandon du peuple palestinien par la communauté internationale, des états de siège, du dénuement, de l’enfermement, du Mur, des fausses illusions des accords d’Oslo, de l’indifférence des pays arabes, de la volonté de puissance et du sectarisme politique et religieux, des affrontements fratricides de la corruption, de l’érosion de l’espérance, de tout cela, Mahmoud Darwich en est mort. C’est dire combien, aujourd’hui, à l’heure du naufrage des accords d’Oslo, des reniements et des mystifications, la parole de Mahmoud Darwich manque. Comme déjà écrit dans ces colonnes, il est des poètes dont le deuil ne s’achève jamais. Mais il suffit de prendre au hasard l’un de ses recueils, l’une de ses qacida pour que le miracle de la parole salvatrice advienne.

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